I – Un étrange colis
Vendredi 31 octobre 2014 – 21h 53 – TER Rennes-Angers
Ticia ouvrit les paupières et regarda à mon travers. Ses yeux distinguaient la table entre nous, le siège derrière moi, mais rien de ma présence. La frustration me consumait de ne pouvoir lui parler ; elle ne s’en souciait guère. Il restait tant à dire ; elle n’écoutait jamais.
Le compartiment reflétait la lassitude des voyages monotones. Éclairés d’une lumière délavée, les passagers contemplaient l’atmosphère confinée, où dansait l’ennui. Par images fugitives, la campagne défilait à travers les vitres souillées par les années. Le grondement constant des roues contre les rails noyait le silence, comme le souffle d’un géant assoupi. Les sièges recouverts d’un tissu élimé, témoins muets des errances humaines, portaient les cicatrices du temps qui file.
Un casque sur les oreilles, Ticia sentit son téléphone vibrer plus qu’elle ne l’entendit. L’écran du portable affichait un nouveau message de Simon :
Joyeux anniversaire ! 😉
Elle repoussa l’appareil, soupira, et referma les yeux. Le soulagement m’envahit : son silence à mon égard ne témoignait d’aucun traitement de faveur. Qui qu’il soit, ce Simon ne recevrait pas plus de réponse.
Vint un type pas frais qui tanguait sur ses pieds. Il titubait dans notre direction, balloté par le train. Malgré tous ses efforts pour maintenir sa cannette à la verticale, il l’échappa. Celle-ci roula le long du couloir, cogna contre les portes coulissantes, et s’arrêta à ma hauteur. Dans une vaine tentative de poursuite, il s’affala. « Merci… » bougonna-t-il, puis, « Pardon ! ». Un sourire carnassier au milieu du visage, il rampa jusqu’à sa proie avant de la capturer puis de se relever. Parmi tous les sièges libres de la voiture, il s’assit sur le mien.
Je déteste quand les gens font ça. Ils n’y peuvent rien, mais je ne m’en sens pas mieux. Je changeai donc de place pour me retrouver du côté fenêtre, en face de Ticia.
« B’soir… » bafouilla le nouveau venu. De maladresse, il cogna sa boisson sur la table. Il sentait le champ de tabac pris dans un incendie. Sa barbe sale lui grignotait le visage pour en masquer les traits.
Ticia esquissa un geste du menton et lui jeta un regard glacial. « Je t’ai vu. » signifiait son hochement de tête. « Va-t-en. » menaçaient ses yeux. Sa froideur n’arrêta en rien le malvenu qui décapsula sa canette. Le gaz murmura ; la mousse s’échappa. Les bulles coulèrent sur la table, dégageant une odeur de levure. Il but une longue gorgée, soupira d’aise, et s’essuya le menton d’un avant-bras velu.
– T’as d’la monnaie ? postillonna-t-il comme pourvu d’une bouche en pâte à modeler.
Ticia écarta le casque de ses oreilles :
– Quoi ?
– D’la monnaie, répéta-t-il. T’as d’la monnaie ? Genre deux-trois euros ?
La jeune femme s’apprêtait à replacer le casque sur ses oreilles quand l’énergumène l’arrêta. Il secouait une main bandée devant son visage en criant :
– Attends !
Il se répéta plusieurs fois de plus en plus bas, jusqu’à chuchoter « Attends, attends, attends, attends… ». Tout en parlant, il se penchait sur la table comme pour s’y allonger.
– J’ai b’soin d’aide… murmura-t-il.
Il parlait si bas qu’on l’entendait à peine à travers le bruit constant des rails. Ticia croisa les bras autour de sa poitrine et s’enfonça dans son siège. Quant à moi, je dus m’avancer pour le comprendre.
Il disait :
– J’ai b’soin d’aide. Téléphone… tombé d’les toilettes. Tu peux app’ler ma copine ? Pas d’argent… pour l’bus… faut v’n m’chercher.
Ticia soupira d’agacement. Je gloussai. S’il croyait obtenir quoi que ce soit, il se trompait de personne. Elle replacerait le casque sur ses oreilles et l’ignorerait. Depuis deux ans, j’essayais d’attirer son attention. Rien ne fonctionnait. Jamais elle ne lui rendrait service.
À ma grande surprise, elle saisit son téléphone et composa le numéro qu’il lui indiquait. Le poison de la colère m’envahit soudain. Mes mains tremblaient. Pourquoi lui ? Et moi ? Comme je le dévisageais, je le reconnus enfin. C’est Pidgé !
– C’est un menteur ! m’écriai-je.
D’un bond, je sautai sur la table. Je saisis Ticia par les épaules. Elle ne sentit rien. Je hurlai « L’écoute pas ! Il ment ! » Mais aucun son ne sortit de ma gorge. Plus je me débattais, plus ma vision se troublait. La rage gagnait du terrain. Je cédai. Puis, plus rien. Je chéris la morsure fiévreuse de ma colère, à la manière d’une amante : en secret, en silence et avec toute la violence du monde. Je m’abandonne parfois à ses baisers brûlants. Je me jette dans le vide pour goûter à son ivresse jusqu’à perdre le contrôle. Mais ici, le risque est trop grand. J’ai bien trop à perdre.